La vie et l'œuvre du Comte Alain de Rougé

                                                          

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Précigné connaît dans le premier tiers du XXème siècle une évolution importante qui le place parmi les villages sarthois les plus modernes alors qu'il ne compte guère que deux mille habitants.

Cet essor est dû à l'impulsion donnée par le comte Alain de Rougé qui préside aux destinées de la commune durant trente deux ans, de 1904 à 1936.

Son intelligence, son modernisme, auxquels s'ajoutent dévouement et attachement à sa commune, pendant si longtemps, font de lui un maire à qui Précigné doit beaucoup.

Il a su prendre les bonnes initiatives au moment opportun tout en restant un bon gestionnaire, soucieux des finances publiques. Tenace, connaissant bien ses dossiers, solide dans ses arguments, il sait défendre les intérêts de sa commune et de son canton.

Yves Antoine Marie Alain de Rougé, fils du comte Jacques de Rougé, qui fut à la tête de la commune de 1873 à 1892, et de Marthe Hutteau d'Origny, naît à Bois Dauphin en 1871.

Il fait ses études secondaires au collège Sainte Croix au Mans. Tenté par une carrière militaire, il essaie en vain d'entrer à Saint-Cyr et choisit finalement la faculté de droit à Paris.

Il effectue son service militaire au 25ème Régiment de dragons à Angers d'où il sort maréchal des logis (sergent).

En 1898, il épouse une riche héritière, Mademoiselle Giquel, avec qui il vient habiter le château de Bois Dauphin, dont il est devenu propriétaire en 1900, où il va mener une vie sans faste, et entreprend de gérer son vaste domaine agricole.

Anne Marie Elisabeth Giquel naît en 1877 à Fou Tchéou en Chine. Elle connaît une enfance triste. Sa mère, originaire de la Martinique, meurt en couches. Son père, Prosper Giquel, breton de Lorient, est un homme remarquable. Officier de marine, affecté en Chine, il jouit de la confiance des Chinois qui le chargent d'organiser leur marine de guerre sur le modèle occidental. Il fonde l'Académie navale et l'Arsenal de Fou Tchéou.

Homme cultivé, épris de la civilisation chinoise, il parle et écrit le chinois ; il crée une école de français. L'empereur de Chine le nomme « mandarin à tunique jaune ». Ses dernières années sont assombries par la guerre franco-chinoise. Très atteint moralement par la destruction de son Arsenal bombardé par la marine française, il meurt en 1886, prématurément à cinquante et un ans. Sa fille, âgée seulement de neuf ans, se retrouve orpheline.

Le jeune vicomte Alain de Rougé, il a trente trois ans, est élu maire de Précigné au printemps 1904. Il le restera jusqu'à sa mort, toujours élu à l'unanimité, même en 1935 alors que dans la presse un opposant conteste la liste des « braves gens » habitués à obéir et défendant les intérêts de la campagne. A l'automne 1904, il devient conseiller général du canton de Sablé. Il sera réélu plusieurs fois avec une majorité croissante car il connaît bien les problèmes du monde agricole. Il n'est pas rare de le voir à la foire de Sablé amenant des bestiaux.

Sa conduite durant la guerre 14-18 est valeureuse. Bien qu'âgé de plus de quarante ans, il s'engage. D'abord interprète auprès de l'armée anglaise, il est ensuite affecté au 1er Régiment de chasseurs à cheval et fait la guerre en première ligne avec bravoure, ce qui lui vaut quatre citations élogieuses car, à diverses reprises, il a mené à bien des missions dangereuses prouvant ses belles qualités de soldat et de chef.

Il finit la guerre avec le grade de lieutenant et plusieurs décorations dont la Military Cross, la Croix de guerre et celle de la Légion d'honneur. Très marqué par ces quatre années, au cours de l'inauguration du monument aux morts en 1921, il laissera percer son émotion en évoquant les plaintes des blessés sur les champs de bataille. Lui-même avait été blessé au printemps 1915. Il contribuera à la création de la section de l'Union Nationale des Combattants qu'il prendra grand plaisir à présider.

Elu député de la Sarthe, de 1919 à 1924, il siège à la Chambre dite « bleu horizon ». C'est un républicain convaincu, libéral, défenseur de la paix, partisan d'une République imposant à tous les mêmes devoirs et donnant à tous les mêmes droits. Ce n'est pas l'ambition qui l'anime mais le désir de servir. Battu avec son parti aux élections de 1924 par le Cartel des Gauches, il décide de se mettre plus encore au service de ses concitoyens, tant au niveau municipal que cantonal. Aux élections de 1922 pour sa réélection au Conseil Général, il proclame : « Je vis au milieu de vous, nous vivons la même vie, nos intérêts sont communs ».

Il défend avec courtoisie mais fermeté et talent ses convictions et projets. Son intelligence et sa cordialité sont légendaires.

L'électricité, le service d'eau, le goudronnage des rues et places et la salle des fêtes constituent l'essentiel de l'œuvre de la municipalité dirigée par Monsieur de Rougé. Cela ne doit pas faire oublier toutes les mesures sociales prises durant le premier quart du XXème siècle. Le maire se félicite en 1935 de l'arrivée d'une usine à Précigné. Il est très attentif au bon fonctionnement des écoles et, au Conseil Général, favorise l'octroi de nombreuses bourses aux enfants de familles modestes. Il veille au bon état des bâtiments communaux en faisant restaurer le toit du presbytère, les vitraux de l'église, les murs du cimetière.

Afin d'améliorer les relations avec la gare, le Conseil municipal subventionne un service automobile à petit prix pour chaque train.

Soucieux de favoriser l'union et la concorde, il est proche des sociétés locales dont il assume souvent la présidence, toujours avec bonne humeur. Généreux, il n'hésite pas à payer de sa poche

quand l'argent manque pour réaliser un projet. C'est ainsi qu'en 1909, il paie la restauration de la chapelle des Sœurs Saint-François. Au début des années 20, il favorise la reconstitution de l'Union Musicale décimée par la guerre. Il est président d'honneur de la toute jeune Union Sportive. Il veille à la prospérité de la Société de Secours Mutuels.

A Sablé, il préside la Société des courses hippiques, le Syndicat agricole et crée la Caisse de Crédit Agricole cantonale.

Fort attaché à Précigné, il a su rétablir une tradition séculaire en créant un lien très fort entre le village et le château, lien qui perdure encore aujourd'hui.

Le Comte de Rougé aime ouvrir les portes de sa propriété de Bois Dauphin pour accueillir la population. C'est ainsi qu'en septembre 1905, pour fêter la naissance de son fils Hervé, il reçoit cinq mille personnes du canton : amis, fermiers, commerçants, ouvriers et fait procéder à une distribution de pain et rillettes chez les plus démunis. Pour l'inauguration de l'électricité, en avril 1909, la première séance de « cinématographe » a lieu dans le parc du château. En 1927, ce sont les anciens combattants du canton et leur famille qui envahissent Bois Dauphin pour un lunch champêtre. La kermesse du Comité des Fêtes s'y déroule en 1931 avec théâtre l'après-midi et fête de nuit proposant cinéma, bal et feu d'artifice.

Précigné célèbre en septembre 1929 les vingt cinq ans de mandat de M.de Rougé comme maire, lequel confie combien il a aimé continuer la tradition de ses aïeux qui ont administré la commune durant un demi-siècle et se dit touché par la statue en bronze offerte par le Conseil.

Le comte et la comtesse de Rougé ont le grand chagrin de perdre leur fils Hervé, terrassé par la tuberculose à l'âge de trente ans, en 1935. Son père ne s'en consolera pas. Fin novembre 1936, il meurt victime d'une hémorragie cérébrale. C'est au préventorium pour une prise d'habit à la Maison-Mère des Marianites qu'il aura fait sa dernière sortie publique, quelques jours auparavant.

Durant quatre jours, le corps est veillé, le jour par les religieuses de la commune et la nuit, par les conseillers municipaux, ses fermiers, ses amis.

Une foule immense et très émue se presse aux obsèques. Suivant ses dernières volontés, son cercueil, recouvert du drap mortuaire de la Société de Secours Mutuels, accompagné des enfants des écoles, est porté par ses fermiers et des anciens combattants. Une halte permet de se recueillir devant la mairie ornée d'un drapeau crêpé de noir. La messe est chantée en grégorien par les Bénédictins de Solesmes.

Monsieur Jolivet, son premier adjoint, prononce l'éloge funèbre et lit des passages de son testament : « Je dis adieu aux soldats de 14-18 et aux habitants de Précigné et du canton ; c'est au milieu d'eux que j'ai passé le meilleur de mon temps ». Les discours dithyrambiques se succèdent. Puis, le cortège funèbre, précédé d'un cierge porté par M. Rougeul, garde du château, de la couronne offerte par le Conseil municipal, les décorations du défunt, prend le chemin du cimetière en empruntant la rue de la Poste (Grande Rue) dont les boutiques et les volets sont clos et les lampadaires allumés et voilés de noir. Le silence n'est troublé que par le chant des moines. Alain de Rougé est inhumé dans la chapelle de sa famille.

Son nom, en 1962, sera donné à la petite rue qui descend derrière l'église. Pourquoi cette rue que jusqu'alors on appelait ruelle des Ecoles ou chemin du château ? Parce qu'il lui était familier ; il l'empruntait depuis Bois Dauphin pour venir chaque jour à pied à la mairie. En outre, il n'aurait pas aimé qu'on débaptise une rue car il appréciait que celles-ci portent le nom des villages auxquels elles menaient.

Le stade de football porte aussi son nom, ainsi qu'une rue à Sablé.

A la mairie, un médaillon en bronze le représentant, incrusté dans une plaque de marbre, est posé au-dessus de la cheminée de la pièce au premier étage. Il est l'œuvre d'un sculpteur renommé, prix de Rome, offert par la municipalité, la population et sa famille.

Les Précignéens qui l'ont connu se souviennent de son esprit libéral, de sa simplicité, de son grand cœur, de sa poignée de main cordiale et aussi de son monocle.

Quand on parle du comte Alain de Rougé, on ne peut pas ne pas évoquer la mémoire de sa fille Madame Simone d'Ussel dont le mari fut maire de 1936 à 1965. Il suffit de trois mots pour raconter Madame d'Ussel : Elle aimait Précigné.

Comme son père, elle ouvre son château et son parc pour de nombreuses manifestations. En 1946, elle convie des Précignéens à la réception donnée en l'honneur du roi du Cambodge. Elle est heureuse de prêter son parc pour les kermesses des écoles privées ou les fêtes de l'USP. Elle est toujours prête à organiser des dîners afin de financer des bonnes œuvres. Elle devient la première présidente du Comité de parrainage des Anciens.

En 1948, Monsieur et Madame Robert d'Ussel célèbrent leurs noces d'argent en la chapelle Saint-Loup du château ; le dîner rassemble parents, amis, serviteurs et fermiers.

Rappelons que la piscine va être construite sur le terrain des Lices qu'elle a généreusement offert à la commune de Précigné.